Conte policier « Mauvaise rencontre »

MAUVAISE RENCONTRE, par Irène et Lucia Danon

Plateforme – une musique originale de Franck Meillon

Je devais avoir 18 ou 20 ans lorsque j’ai écrit ce conte policier avec ma soeur Lucia. C’était par une belle soirée d’été à Rio de Janeiro. Après la plage nous étions allées boire des « batidas de coco » au bar do Oswaldo. Je vous livre là un des hauts lieux où les cariocas se retrouvent. C’est à l’Oswaldo que l’on trouve les fameuses, les meilleures batidas de Rio de Janeiro : batida de coco, d’açai, de maracuja, abacaxi  etc…

Le Bar do Oswaldo existe depuis 1946. A l’époque de mes 16 ans c’était un lieu tout simple, sol en terre battue, quelques tables dehors. Maintenant le bar est plus aménagé. Ses batidas sont toujours aussi délicieuses.

Voici le lien :

http://www.bardooswaldo.com.br/index.html

Et bien par cette belle soirée, nous avons dû ma soeur et moi déguster bien 4 ou 5 batidas de coco chacune. En même temps que la douceur et l’euphorie de l’alcool nous gagnait, nous écrivions. J’ai retrouvé les pages sur lequelles nous avons narré un conte policier. Nous l’avons écrit ensemble. Inspirées par les batidas, la lumière du soleil couchant, inspirées aussi par notre goût de la littérature policière, en particulier par les films d’Hitchcck.

Cette histoire peut se passer n’importe où dans le monde, il suffit d’imaginer une autre gare que Saint Lazare, mais elle se passe à Paris. Je la retranscris ici et j’espère que vous prendrez plaisir à la lire.

 mauvaise rencontre

Mauvaise rencontre

 

Comme à l’accoutumée Harry était attablé au bar de la gare Saint Lazare et sirotait son double scotch, solitaire, les yeux perdus dans le vague. L’homme semblait banal, quelconque, mais non vulgaire ; la quarantaine, les traits anguleux, quelque chose de triste dans le demi sourire qu’il n’adressait qu’à lui-même. Il paraissait totalement absorbé par une vie intérieure et avait cet air propre aux vieux garçons qui ont leurs habitudes dans un café et n’attendent personne.

D’ailleurs ce soir là était tranquille, semblable à tous les autres. Le garçon connaissait ses goûts. Harry aurait pu demeurer longtemps seul livré à ses étranges pensées sans attirer l’attention. Pourtant, précisément ce jour là, un événement inattendu vint bouleverser le cours de son existence. Lorsqu’une main lui effleura l’épaule Harry sursauta. Arraché à ses pensées, il crut reconnaître la voix d’un ancien camarade :

« Harry est-ce bien vous ? »

Harry jeta sur l’homme un regard d’abord troublé puis soudain illuminé :

« Mon cher André ! Quelle bonne surprise ! Asseyez-vous mon cher. Nous avons tant à nous dire, depuis le temps ! »

André prit une chaise face à son ami. Il pouvait avoir le même âge qu’Harry, cependant son air distingué de bel homme à l’allure soignée, son extrême élégance détonnaient dans ce lieu de passage quelconque, sans charme ni attrait particulier.

« Quel heureux hasard ! Je viens d’accompagner un ami à la gare. Je suis ravi de vous revoir. Si nous passions la soirée ensemble ? »

« J’en serais enchanté. D’ailleurs je vous proposerais bien d‘aller chez moi. Nous y serions plus à l’aise pour boire quelques bonnes bouteilles et parler du bon vieux temps.  Qu’êtes-vous donc devenu André ? »

L’appartement d’Harry, rue Chateaudun, n’était pas loin du café. En y pénétrant André éprouva une sensation de vide. Tout y était trop net, impersonnel, froid. Le logement, petit, dans le salon pas une seule plante verte, pas un tableau sur les murs blancs, la lumière vive et crue ne venait éclairer qu’un canapé et une table où s’empilaient soigneusement une montagne de coupures de journaux. Malgré l’aspect peu accueillant des lieux, quelques verres de vin aidant, une réelle intimité se nouait entre ces deux hommes si différents.

Différents, oui, ils l’étaient totalement. On pourrait dire d’André qu’il avait réussi : homme d’affaires réputé, marié à une jeune et belle danseuse, il connaissait le tout Paris et menait une existence mouvementée. Paisible, calme, sûr de lui, légèrement cynique, il séduisait, dominait toutes les situations. Harry, assis à ses côtés ne cessait de parler, ses doigts s’agitaient nerveusement, son visage prenait parfois une expression douloureuse d’intense exaltation. Il travaillait dans une banque, suivait depuis des années une existence réglée et solitaire où il n’y avait place ni pour les amis, ni pour les plaisirs futiles.

Les deux hommes, déjà un peu ivres, se laissaient aller.

« J’ai vu des photos de ta femme dans les journaux. Elle est ravissante. Et quel talent ! »

« Oui, et je l’adore. Pourtant, je la vois si peu en ce moment. Elle est toujours occupée, sans cesse prise, partie chez qui ou qu’est-ce. Ne parlons plus d’elle veux tu ? Allons sers-moi encore un petit verre, et parlons plutôt de toi. Hé ! hé ! N’aurais tu pas, toi, derrière ta morne existence de caissier, une vie secrète et excitante ? »

Une lueur sombre, presque haineuse, avait surgi dans le regard d’André, après la remarque d’Harry. Cela n’avait duré qu’un instant, très vite il ébauchait un sourire et retrouvait un air serein. Quoi qu’il en soit, Harry affalé dans le canapé n’avait rien remarqué.

« En effet, en effet, j’ai mes secrets moi aussi. J’effectue certaines recherches, certains travaux personnels…»

« Décidément tu n’as pas changé depuis le temps du collège, toujours aussi mystérieux ! Tu te souviens ? Parfois tu me faisais rire avec cette manie de t’enfermer seul pour faire je ne sais quels incroyables calculs. As-tu toujours cette passion des chiffres ? »

« Ne plaisante pas André. Tu serais le premier à penser que dans la vie tout se quantifie, tout s’évalue. Pour toi c’est même un lieu commun ! Mais moi, vois-tu, je suis un rêveur, peut-être même un être à part, les plaisirs et l’argent me sont indifférents. Ce qui m’intéresse c’est le labyrinthe des comportements humains. Là-dessus j’ai fait certains calculs et j’ai mes théories. »

« Je serais curieux de connaître tes positions… »

« Bien entendu, bien entendu…Sais-tu André que tu es mon seul et unique ami ? »

« Harry, mon cher, nous avons toute la nuit, et encore trois bonnes bouteilles à entamer. C’est heureux que nous nous soyons retrouvés et que nous puissions échanger nos idées. »

Moins réservé, plus nerveux, Harry montrait les signes d’une profonde hésitation. Puis soudain, baissant la voix, le ton légèrement troublé par l’émotion et l’alcool, il reprit le cours de la discussion.

« En peu de mots, André, en peu de mots, je vais te livrer une idée qui vit en moi depuis toujours. La solitude, vois-tu, es propice à la réflexion, mais l’expression, les mots nuisent et réduisent la forme d’une pensée. Laisse-moi plutôt te poser cette question : qu’est-ce qu’un homme libre, un être libre ? »

« Ma foi… Je songeais à entamer une nouvelle bouteille, pas une discussion philosophique ! »

« Tu n’y es pas André, pas du tout… La réponse est simple et concrète. L’homme libre c’est celui qui aujourd’hui même, à l’instant présent, envers et contre toutes les lois de la société, serait capable de tuer, simplement parce qu’il l’a décidé, sans mobile, sans raison, sans remords, sans jamais se laisser prendre, punir ou soumettre aux lois humaines. Et chez moi pas de philosophie André, pas de roman, pas de romantisme non plus. Des preuves, simplement des preuves, des faits tangibles, des calculs, mais oui, tout cela est scientifique ! »

Harry avait débité ces phrases d’une voix basse et saccadée ; alors que ses mains s’agitaient fébrilement, son visage se figeait dans une expression méprisante et fière ; il fixa soudain intensément son ancien camarade. André eut un mouvement de recul, une lueur d’effroi passa dans ses yeux. Avec effort il parvint à esquisser un sourire narquois.

« Tu divagues… Tu as trop bu ! Ce que tu dis est absurde ! »

Il y eut un moment de silence durant lequel les deux hommes vidèrent leurs verres d’un trait, sans même se regarder, tels deux inconnus.

« Cesse de me provoquer André ! Te faut-il des preuves ? »

Le vin montait à la tête d’André et provoquait une sensation de bien-être. Il retrouvait son calme et son assurance.

« Des preuves, mais oui, bien entendu. Décidément tu ne m’as pas convaincu, il me faut des preuves ! »

Harry se leva d’un bond, mais il était déjà très ivre et, lorsqu’il s’approcha de la table pour y saisir la pile de journaux, il tituba, et les articles soigneusement classés et rangés s’éparpillèrent sur le sol. C’était des centaines de crimes crapuleux, de meurtres sordides, d’assassinats de toutes sortes qu’Harry avait minutieusement découpés aux ciseaux et qui maintenant s’étalaient autour de la table. André contemplait silencieux et stupéfait ces petites feuilles jaunies qui jonchaient le sol. Dans un mouvement de rage Harry cogna son poing sur la table, puis éclata subitement d’un rire nerveux.

« Ce n’est pas le hasard, mais la fatalité ! Regarde, regarde André et sache que tous ces criminels qui ont défrayés les chroniques, je les connais un par un. J’ai étudié leurs cas. Ils n’ont rien d’effrayant. Ils sont minables ! Ce sont eux les victimes, rongés de remords, enfermés derrière les barreaux. Bien peu ont réellement profité de leur crime ! J’ai établi des pourcentages André, et je vais t’étonner… »

Ce dernier se taisait et fixait à présent son ami, non sans une pointe de cynisme et d’ironie dans le regard.

« Prenons par exemple le crime passionnel. Dans 99% des cas l’assassin est pris et puni. C’est logique d’ailleurs, car qui est-il cet homme qui tue par amour ou par haine sinon un esclave, qui agit au grand jour, sans prendre de précautions, sans réfléchir, guidé par des sentiments aveugles et irrationnels ? Prenons encore le crime crapuleux. Là encore les chiffres parlent : 70% des meurtriers finissent sous les verrous. Goût de l’argent, goût du pouvoir ou folie amoureuse, tôt ou tard l’assassin se trahit et, même s’il a agit froidement, sa passion, elle, l’entrainera irrémédiablement vers un faux pas fatal. Ainsi, vois tu, il n’y a pas de criminel parfait, sinon celui qui agit gratuitement et sans mobile, celui là seul prouve par son crime sa supériorité et sa puissance, celui là seul est libre puisque capable de tout risquer pour rien ; celui là te croise au coin d’une rue et te sourit impunément, sûr de n’être jamais découvert. »

En guise de réponse André partit d’un grand éclat de rire et finit par s’écrier :

« C’est impossible voyons ! Ton criminel n’existe pas. Pour tuer il faut une raison ! Même les fous et les maniaques ont des motifs secrets qui les poussent au meurtre.  Personne n’est capable d’assassiner froidement, sans mobile ! »

« Moi ! Moi, j’en serai capable ! »

« Toi ! Laisse-moi rire ! Excuse-moi Harry, mais regarde donc tes mains. Elles tremblent ! Et ton visage, crois tu qu’il respire le calme et la détermination ?  Allons, l’as-tu seulement en tête le plan du crime parfait, sans failles, sans traces ? Peux-tu seulement me dire Harry qui est l’heureux élu ? Sur qui porterais-tu ton choix ? »

Harry demeurait silencieux. Les remarques ironiques et mordantes de son ami le blessaient cruellement. Dans le regard ivre d’André brillait une sorte de joie mauvaise. Il semblait prendre plaisir à ce petit jeu et s’animait de plus en plus.

« Veux tu donc que j’ouvre l’annuaire à une page quelconque et que mon doigt tombe au hasard sur le nom et l’adresse de ta victime ? Ha ! Ha ! Quelle folle et lumineuse idée Un visage anonyme de la grande cité disparaitrait, assassiné ! Il ne te connaitrait pas, tu ne le connaitrais pas. Tu serais le Meurtrier et lui la Victime ! »

André s’esclaffait littéralement tout en saisissant le bottin posé sur la table. Il adressa à Harry un clin d’œil amusé.

« Tiens, voici la Victime ! Frédéric Charles, 7 rue Censier. Un nom, rien qu’un nom sans visage, parmi des milliers d’autres. Eliminé purement et simplement ! Ha ! Ha ! Tirerais-tu un trait dessus, sans mobile, sans raison ? »

« Après tout tu n’as pas tort de rire. Toute théorie exige une vérification. Oui, une expérience… »

Harry parlait bas, comme pour lui-même, ses yeux fixaient le vide. Il semblait se perdre à nouveau dans ses réflexions intérieures.

André le remarqua.

« Bien mon cher. Je crois qu’il est temps de nous quitter. Cette soirée a été excellente et tout à fait extravagante. Je suis heureux de t’avoir retrouvé et je tiens vraiment à te revoir. Si nous dinions ensemble demain, au Balzar par exemple. J’aime beaucoup cet endroit. Nous pourrons poursuivre cette passionnante discussion ! »

« Mais oui, à demain André… » Harry écoutait à peine son ami et lui répondait évasivement. Il le raccompagna sans souffler mot, totalement perdu dans ses pensées.

« A demain », dit-il et une fois seul il répétait encore « A demain André. »

Impossible de trouver le sommeil, son esprit était trop agité. Une heure après le départ de son ami, il prit son pardessus, quitta son appartement, descendit ses cinq étages sans faire de bruit, tel un voleur. A cette heure tardive de la nuit personne dans l’immeuble n’aurait pu l’entendre murmurer « Frédéric Charles, un simple nom dans l’annuaire, un nom sans visage, 7 rue Censier… »

Il était 19 heures le lendemain soir. André, installé depuis un moment au Balzar, fumait tranquillement une cigarette. Toujours très élégant, très raffiné, il n’était pas rare qu’il se fasse aborder par quelque jolie femme dans les lieux qu’il fréquentait. Il conservait en toute situation un air calme et indifférent, un sourire désabusé et légèrement hautain.

Lorsqu’ Harry pénétra dans le café-restaurant, cette fois ce fut lui qui attira les regards. Il portait les mêmes vêtements que la veille au soir, à présent froissés et fripés, il tenait un journal à la main.  Mal rasé, le regard perdu et égaré, le pas mal assuré, il fit trois fois le tour des tables avant de trouver celle de son ami. André l’avait vu entrer et l’avait observé sans broncher.

« Et bien mon vieux, tu as l’air épuisé. Aurais tu fais la noce hier après mon départ ? Je vais te commander quelque chose à manger… »

« André, André ! As-tu réfléchis à notre conversation ? Que penses-tu de ma théorie ? Que penses-tu de sa véracité ? »

Harry haletait littéralement.

« Mais qu’y a-t-il ? Calme toi voyons ! De quoi parles-tu ?

« Hier soir, hier soir… Ma théorie sur la liberté… Le nom dans l’annuaire… »

« Ha ! Tu songeais encore à cette discussion ! Mais oui, je m’en souviens à présent. Nous étions tellement ivres hier soir. Sans doute avons-nous débité des tas d’inepties. »

Harry semblait au bord de la crise de nerfs. Dans un mouvement brusque, il jeta son journal presque au visage de son ami.

« Tiens, lis ! Je suis allé jusqu’au bout ! »

Sur le journal ouvert à la page des faits divers, André pouvait lire :

-          Frédéric Charles, jeune chanteur au talent prometteur, a été trouvé étranglé ce matin dans son appartement du 7 rue Censier  par la gardienne de l’immeuble. Il n’y a pas eu vol et les voisins n’ont entendu ni cris, ni violente dispute. L’enquête suit son cours, mais d’ores et déjà l’inspecteur Magisson, chargé de l’affaire, a déclaré que les chances de retrouver le meurtrier étaient minces. S’agirait-il d’un fou dangereux ? Une chose est sûre, l’insécurité dans Paris est une réalité de plus en plus menaçante. Les assassins courent les rues et notre police semble impuissante.

André ne poursuivit pas plus longtemps sa lecture. Fermant le journal, il fixa Harry droit dans les yeux, il souriait.

« C’est incroyable ! Tu l’as vraiment fait ! Tu l’as vraiment tué ! »

Et soudain reprenant l’accent mordant et ironique qu’il avait la veille :

« Tu viens d’assassiner l’amant de ma femme, Harry ! Ne me regarde pas avec ces yeux effarés, voyons ! Je te l’ai dit, j’adore ma femme. Je ne pouvais plus supporter cette absurde liaison ! Tu m’as délivré Harry ! Cesse donc de me regarder ainsi. Tu avais en partie raison. Les criminels ont réellement des visages de victimes torturées ! Quand au reste de ta théorie, tu auras tout le temps d’y réfléchir derrière ta caisse ! Mais non Harry, je ne te dénoncerais pas, voyons ! Pourtant, vois-tu, je campe sur mes positions : il n’y a pas de crime sans mobile… A présent je vais te quitter. Je ne tiens pas à être vu plus longtemps en ta compagnie.»

André était déjà debout. Il adressa toutefois un clin d’œil complice à son ancien camarade et murmura :

« Alors un dernier conseil. Dans ta vie retirée et solitaire, méfie toi du hasard et des mauvaises rencontres . »

 

 

 

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