Genesis de Sebastião Salgado – nature et confins

Sebastião Salgado. GENESIS

Lélia Wanick Salgado
Relié, avec 17 pages dépliantes, 24,3 x 35,5 cm, 520 pages, € 49,99

Editions TASCHEN

Sebastião and Lélia Wanick Salgado (Instituto Terra) Copyright: Ricardo Beliel

Sebastião et Lélia Wanick Salgado (Instituto Terra)
Copyright: Ricardo Beliel

 

Musique du film « Le sel de la terre », titre THE PHOTOGRAPHER

 

La rencontre de Sebastião Salgado avec la photographie

Elle a eu lieu par hasard. A l’époque il vivait avec sa femme Lélia à Paris, étant interdits de retourner au Brésil pour raison politique. Sa femme, architecte, avait acheté un appareil photo et Salgado qui l’accompagnait dans son travail a commencé à regarder à travers la lentille de  l’appareil. C’est ainsi que la photographie est entrée dans sa vie. Lorsqu’il a terminé son doctorat en économie, il a tout abandonné pour se consacrer à sa nouvelle passion. Depuis lors, Sebastião Salgado s’est dédié à la photographie, il en a fait son âme et son arme pour lutter en faveur des droits de l’homme, des droits civils et politiques, pour dénoncer les injustices.

Instituto Terra

Sur cette photo Sebastião et Lélia regardent ensemble dans la même direction. C’est elle qui prépare, c’est lui qui prend le défi. C’est elle qui organise, c’est lui qui part, et souvent elle l’accompagne.

La propriété de la famille Salgado est devenue, à leur initiative, un parc national de protection de la Forêt Atlantique, aujourd’hui connu sous le nom de Instituto Terra. C’est une organisation à but non lucratif située dans la région du Vale do Rio Doce, entre les états de Minas Gerais et Espírito Santo, totalisant plus de 700 mil hectares.

La préoccupation avec l’environnement a motivé la création de cet institut. Avec son épouse, Sebastião Salgado a déjà récupéré une grande partie de la Forêt Atlantique ( Mata Atlântica), grâce à la plantation d’un million et demi d’arbres.

Avant la reforestation de cette terre, explique Salgado : “La terre était morte, aussi malade que moi après Exodes. » En rendant la vie à cette terre du Vale do Rio doce, l’idée de Genesis a germé elle aussi, comme une tentative pour focaliser sur ce qui peut encore être sauvé. A partir de là son désir de photographier est revenu en direction cette fois des terres vierges, des confins, d’une nature et d’une humanité originelles, plus fort que jamais.

Pour le projet Genesis, Sebastiäo Sagado a parcouru plus de 30 pays pendant 8 années.

Photographs by Sebastião SALGADO / Amazonas images

Photographs by Sebastião SALGADO / Amazonas images
Dans la région du Haut Xingu de l’état de Mato Grosso, Brésil, un groupe d’Indiens Waura pêche dans le Lac Puilanga près de leur village. Le Bassin du Haut Xingu abrite une population diverse sur le plan ethnique, avec les 2,500 habitants de 13 villages parlant des langues distinctes, Tupi et des racines d’Arawak. Tandis qu’ils occupent des territoires différents et préservent leurs propres identités culturelles, ils coexistent en paix. Brésil. 2005.

Cette scène de pêche est d’une immobilité surprenante. Est-ce le brouillard qui fige les barques et les rameurs ? Ils ont traversé le brouillard pour s’approcher de notre vue. Une sorte de lenteur, de pesanteur et d’éternité s’en dégage.

Photographs by Sebastião SALGADO / Amazonas images

Photographs by Sebastião SALGADO / Amazonas images
Traditionnellement les femmes dans le village Zo’é de Towari Ypy utilisent le « urucum » (Bixa orellana) le fruit rouge pour colorer leurs corps. Il est aussi utilisé dans la cuisine. L’urucum est un arbuste ou un petit arbre provenant des régions tropicales des Amériques. Il a longtemps été utilisé par des Indiens d’Amérique pour faire la peinture de corps, particulièrement pour les lèvres, gagnant ainsi le surnom « de l’arbre de rouge à lèvres. »
Brésil. 2009.

Le nom de Zo’é signifie Nous par opposition à étranger ou ennemi.  Ces populations indiennes isolées sont menacées d’extinction.

Extrait du dossier de presse de l’exposition Guetteurs d’Avenir, Peuples d’Amazonie (2010)

Les peuples du bassin amazonien utilisent leur corps pour établir un système de communication hautement structuré : par le corps, il s’agit d’affirmer son humanité,de revendiquer son appartenance au groupe et d’afficher un statut social.
Les peintures corporelles
Elles sont appliquées lors des évènements de la vie (naissance, cérémonies d’initiation, changement de statut…) ou sont au contraire interdites dans certaines circonstances (deuil…).
La couleur rouge, symbole de joie, de santé et de vitalité, est obtenue avec des graines de rocou (Bixa orellana). Un mélange de charbon de bois et de jus de Genipa donne une couleur noire signifiant le changement de statut ou assurant une protection. La couleur blanche, plus rarement employée, provient de l’argile. Passés sur le corps, le rocou et l’argile partent au premier bain alors que le Genipa résiste une dizaine de jours.

Extrait de l’article de Marie Guichoux, Nouvel Observateur,  05/09/2013

Femmes du village Zo’é de Towari Ypi

Sebastião Salgado :

Au départ, je faisais une séance de portraits. Je voulais que les visages soient détachés de la forêt. Les indiens ont préparé pour moi des feuilles de palmier afin de recréer un studio. Chacun venait poser en prenant soin de s’habiller avant. Dans cette région reculée de l’Etat de Para au Brésil, cela veut dire pour les hommes de se faire un petit nœud sur le prépuce avec une fibre en liane. Sans cela, ils ne se laissent pas photographier. Les femmes, elles, se couvrent, en se teignant le corps avec un fruit rouge. La tribu Zo’e – quand j’y étais elle comptait 278 membres – avait été perdue de vue pendant longtemps et retrouvée en 1982 par des missionnaires d’origine nord-américaine qui voulaient les évangéliser. La Funai (Fondation nationale de l’indien) les a protégés. Les femmes connaissaient déjà leur image par leur reflet dans l’eau. Elles ont toutefois convaincu l’organisation gouvernementale de leur laisser un objet apporté par ces occidentaux : le miroir. Sur cette image, le fond du « studio » est déplacé à l’intérieur de la maison de la femme qui est dans le hamac au premier plan. »

Sebastião Salgado n’arrive pas armé de son appareil photo. Il va à la rencontre des communautés qu’il approche, il vit plusieurs jours avec eux avant de les photographier.

Mon regard sur cette photographie

Lorsque j’ai vu cette photo, j’ai pensé à une crèche, une crèche de la nature. La présence de l’enfant endormi au milieu des femmes rappelle la nativité. Sachant, en outre, comme l’explique Salgado, que le décor a été recréé par les indiens, c’est un peu comme s’ils recréaient eux-même le lieu de leur cérémonie rituelle. Ils s’en font spectateurs. Du côté droit de la photo l’enfant dort et les deux femmes se reposent dans les hamacs. Elles semblent spectatrices de la scène qui se passe à gauche : sept femmes s’enduisent le corps avec le fruit rouge, pour « s’habiller » et s’embellir. Ce contraste frappant entre le repos et l’activité donne force et équilibre à la photo. Le lieu est à la fois clos et ouvert, clos par les feuilles qui recouvrent tout le fond, sans porte, sans fenêtres ; ouvert car comme un décor il est visible de loin et en totalité. C’est comme s’il y avait plusieurs tableaux : nous spectateurs sommes placés derrière le hamac de l’indienne qui se trouve au premier plan et nous voyons toute la scène, comme le photographe.

Genesis
… et les scènes qui y figurent sont souvent une reviviscence des récits bibliques[...]Ce souci de « faire tableau » exprime la volonté de réhabiliter cette transcendance qu’aurait perdue l’image photographique dans son opposition à la peinture. La légende, toutefois, en insistant sur la particularité du contexte, freine cette tendance à l’universalisme.
S. Salgado, photographe brésilien ? : « Tout ce que je fais est relié au Brésil [...]Même si je n’ai jamais eu un engagement religieux, un certain symbolisme religieux très fort a toujours été présent dans ma vie, car je viens de l’État le plus baroque du Brésil.   Entretiens BNF 2006
Amazonas book pp. 448/449

Si un singe tué par une flèche ne tombe pas de son arbre, le chasseur doit y grimper pour aller le prendre, et éventuellement le tuer s’il n’est que blessé. Ici, le chasseur armé de son arc et d’une flèche suit sa proie qui a déjà sauté dans un arbre voisin. Chasseur Zo’e,  Etat de Para, Bresil, mars / avril 2009
Sebastiao Salgado/Amazonas Images/Contact Press Images

En découvrant cette photo dans le livre GENESIS, j’ai presque été éblouie par la lumière blanche du soleil à travers les arbres. Et je n’ai pas vu l’homme, j’ai vu un animal semblable au long corps d’un singe. Quel singe était-ce, me suis-je demandée ? Cette ressemblance frappante entre le corps de l’homme en mouvement et le corps du singe c’est la nature qui la révèle. Cette lumière propre à Salgado qui, lorsqu’il était enfant, je l’ai lu quelque part, portait toujours un chapeau et avait les yeux dans les raies de lumière du couchant ou du levant, nous la retrouvons sur cette photo. Les raies de lumière masquent le corps de l’indien, l’effacent, le font se confondre avec le paysage, comme un corps de singe ou comme des nouvelles branches qui pousseraient à l’arbre. L’homme vole littéralement, en même temps qu’il bondit, il s’accroche à l’arbre. Soudain on le voit, on voit le corps nu de l’indien tendu, les ombres et la lumière jouent sur son corps, font ressortir les épaules, les hanches, les chevilles. C’est aussi tout le propos de mon blog : ce dialogue profond entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’animal, qui font qu’il n’est plus un individu, mais qu’il forme un tout et se confond dans la nature.

Le contre-jour sur cette photographie

Extrait d’article de Luc Desbenoit, dans Télérame, 28/09/2013 : On me reproche mon style lyrique, dramatique, inspiré de la peinture religieuse, dit Salgado. Je ne suis pas croyant. Mais c’est ma culture. J’ai grandi dans la vallée du Dulce, dans le sud du Brésil. Ses paysages vallonnés ont inspiré le baroque portugais. Enfant, j’étais fasciné par les « croisades », ces processions religieu­ses des Jésuites avec leur imagerie pleine de pathos, rendues encore plus émouvantes par les chants des chorales. C’était bouleversant. Tous ces « tableaux » sont ancrés dans mon imaginaire. Chaque photographe porte, aussi, sa lumière en lui. La mienne vient de cette vallée où le soleil tombe raide. J’ai la peau très claire, et aux heures les plus chaudes je devais me protéger sous les arbres ou sous les vérandas. Lorsque je me mettais à l’ombre, les gens qui venaient vers moi sortaient de la lumière. Je les voyais à contre-jour. Beaucoup plus tard, j’ai réalisé que je photographiais beaucoup à contre-jour. Mon goût pour les ciels chargés traversés par des rais de lumière vient aussi de là-bas. On s’étonne parfois que je continue à photographier en noir et blanc. J’ai essayé la couleur. Elle parasite la lecture de l’image. Si, par exemple, je photographie la dignité d’une personne face à l’adversité, le rouge de sa chemise ­aura tendance à détourner l’attention. L’anecdotique peut devenir plus important que le sujet.

Les Awa élèvent de petits animaux orphelins comme animaux de compagnie. Une fois grands ils retournent dans la forêt. Sebastião Salgado 2013

Les Awa élèvent de petits animaux orphelins comme animaux de compagnie. Une fois grands ils retournent dans la forêt.
Sebastião Salgado 2006

Ce qui nous impressionne dans cette photographie, ce sont les deux regards, celui du jeune indien et celui du singe. Quelque chose nous frappe : une intensité, une tristesse, une profondeur de regard.

Les Zo'" adoptent souvent des oiseux, des singes ou des tortues comme animaux de compagnie. Etat du Para - mars, avril 2009

Les Zo’é adoptent souvent des oiseux, des singes ou des tortues comme animaux de compagnie. Etat du Para – mars, avril 2009

Je me sens proche de son regard d’une certaine manière car Sebastião Salgado dit dans une entrevue qu’il a « commencé à voir en noir et blanc »

Je suis atteinte d’achromatopsie congénitale et ma vision s’étend du noir au blanc, en passant par toutes les teintes de gris, sans vision des couleurs. C’est pourquoi je suis particulièrement sensible aux photographies de Sebastiäo Salgado, parce qu’elles subliment les contrastes, parce qu’elles dessinent les contours, parce qu’elles construisent des lignes, chaque être ou chose se détache. Et lorsque je rêve que je vois en couleurs c’est la même lumière et la même densité que celle de ses photos que j’imagine. Plus réel et empreint de force, sans parler des thèmes qui l’animent et qui nous touchent.

 En quittant la souffrance humaine photographiée dans ses travaux antérieurs,  pour aller vers la beauté qui résiste encore sur notre planète,  Salgado n’a jamais abandonné un élément essentiel de sa photographie : l’absence de couleurs.

Comme l’explique Salgado dans l’entrevue réalisée par le journaliste Luis Bulcäo, de Globo 1, du 26 mai 2013 à Rio de Janeiro  “Rien dans le monde n’est en noir et blanc. Mais le fait de transformer cette gamme de couleurs en gamme de gris m’a permis de faire abstraction totale et de me concentrer sur les points d’intérêt que j’ai en photographie. A partir de ce moment j’ai commencé à voir les choses réellement  en noir et blanc.”

Juliano Salgado, son fils, et réalisateur avec le cinéaste allemand Wim Wenders du film « Le sel de la terre » commente son œuvre et son travail :

« Sebastião sait mettre la caméra à une place qui nous touche de la même façon qu’elle le touche lui. »

Et Sebastião ajoute : « Les conversations, les bruits, les bruits humains mélangés avec les touches manuelles.Vraiment je suis venu au début des temps. Je sentais presque le murmure de l’âme dans tous ces gens. »

Un projet, un souhait

Sebastião Salgado doit être âgé maintenant de 70 ans. Il marche et explore toujours les lieux de notre planète.  Ses témoignages photographiques inspirent bien des jeunes talents de la photographie. J’aimerais ici suggérer à Monsieur Salgado, je ne pense pas que cela existe encore, de créer à Paris, un espace de dialogue, un cycle de rencontres, où il pourrait communiquer avec les jeunes et moins jeunes, avec les nouveaux talents de la photographie, désireux d’apprendre de lui, de connaître ses expériences. J’imagine assez un cycle de « rencontres photographiques » mensuelles, réunissant tous ceux qui souhaitent l’entendre et échanger avec lui.  Pourriez-vous Monsieur Salgado répondre à ce souhait ?

 

 

 

 

 

 

 

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Auteur :izidon

mon site est consacré à l'artisanat du Brésil et à des pauses poétiques

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