Etre singe

monkey sunset

« Avec le singe, nous sommes à la frontière de l’humanité »

Emmanuelle Grundmann, primatologue et Cyril Ruoso, photographe, ont choisi de montrer à travers leur ouvrage « Etre singe », toute la complexité du statut de primate aujourd’hui.

 Le livre « Etre singe »

Regards, gestes, comportements… Les similitudes entre l’Homme et le singe sont saisissantes, parfois déroutantes. Est-ce cet aspect que vous avez souhaité montrer à travers ces photos ?

Cyril Ruoso Oui, évidemment. Les singes nous ressemblent. Nous sommes nous-mêmes des singes et cette plongée dans l’intimité de nos cousins, qu’ils soient grands singes, singes hurleurs, macaques, ou langurs, est fascinante et nous apporte beaucoup sur la connaissance de nous-mêmes. C’est en croisant le regard d’un orang-outan que j’ai su qu’il fallait que j’apprenne à mieux connaître les autres singes, tant ce regard m’avait bouleversé et interrogé. On est à la frontière de l’humanité, certains sont même tant à cheval sur cette soi-disant frontière qu’il est aujourd’hui inconcevable de continuer à parler de frontière entre l’homme et les singes. Ce qui est fascinant lorsqu’on apprend à les connaître, lorsqu’ils nous autorisent à pénétrer dans leur monde, c’est que chaque individu est une personne, avec son caractère, sa physionomie et il est clair qu’on ne regarde et photographie plus des animaux mais des individus avec des personnalités propres. C’est aussi cela qui m’intéresse, brosser des portraits comme on le ferait avec des humains.

 

« On ne regarde et photographie plus des animaux mais des individus avec des personnalités propres. »

Le singe bénéficie, selon le pays où il vit, d’un statut variant de véritable dieu à celui de trophée de chasse. Comment expliquez-vous ces différences ?

Emmanuelle Grundmann La différence est tout d’abord culturelle et religieuse. On note une très nette différence entre les pays de tradition bouddhiste, hindouiste, shintoïste… Là, les singes bénéficient d’une place de choix. Ils sont la représentation vivante d’Hanuman, le dieu singe qui sauva la princesse dans l’odyssée du Ramayana. Ailleurs, en pays cartésiens à tradition chrétienne, l’animal a toujours été relégué bien loin, derrière l’homme, créature suprême. Souvent, il a été diabolisé, détesté. En Afrique, certaines ethnies vénèrent le chimpanzé car il incarne les ancêtres, mais ailleurs, on le mange car on pense acquérir sa force ainsi. Tout est donc une question de religion, de culture et d’histoire dans cette perception du singe.

« Les singes se plaisent dans ces drôles de forêts où les lianes sont des fils électriques et les arbres des maisons. »

On voit sur certaines de vos photos que le territoire du singe s’étend jusque dans les villes : à quel moment s’est produite cette adaptation ? Comment se passe la cohabitation entre ces deux espèces ?

Emmanuelle Grundmann Lorsque l’homme a commencé à empiéter sur les forêts, sur les territoires des primates, certains n’ayant plus assez à manger ont commencé à faire des escapades citadines, puis ils se sont plus dans ces drôles de forêts où les lianes sont des fils électriques et les arbres des maisons. La cohabitation se passe en général plutôt bien, mais il faut savoir qu’en Inde et en Thaïlande, essentiellement et du fait de la religion (bouddhiste, hindouiste en particulier), le singe, comme l’animal en général, a une place de choix, comme tout être vivant. Qui sait si son ancêtre n’a pas été réincarné dans la créature que l’on a en face de soi ! En Inde, les offrandes sont quotidiennes. On aide les singes à se nourrir, à survivre et eux, ayant trouvé un territoire à leur goût, se sont installés dans les villes. Mais parfois, avec les macaques, la cohabitation est plus tendue, car ils sont plus agressifs et comme ils sont habitués aux offrandes, ils ne comprennent pas lorsqu’on refuse de leur donner à manger. Certains montent des embuscades, grimpent dans les pick-up à l’arrêt pour chaparder une taxe fruitière, d’autres essayent même de rentrer dans les magasins. Mais à Lopburi, où les macaques sont rois, ils amènent aussi de nombreux touristes, alors on les accepte parce que ils font vivre la petite ville et chaque année, on leur offre même un festin, juste pour eux, sur la place de la ville. Une cohabitation à bénéfice réciproque ! Mais ce n’est pas le cas partout !

« Il faut toucher le grand public, car c’est aussi et surtout lui à qui échoit la tâche de mieux vivre en harmonie. »

Vous indiquez que les singes se montrent opportunistes, parfois cruels, bien que le groupe soit une entité essentielle pour de nombreuses espèces… Cela se produit-il seulement lorsque l’animal se sent en danger ?

Emmanuelle Grundmann Comme chez toutes les espèces, l’homme y compris, la vie est un combat. Il faut se nourrir, se reproduire, élever ses jeunes… L’opportunisme est souvent essentiel, obligatoire si on veut survivre ! Face aux prédateurs, aux compétiteurs qui voudraient empiéter sur le territoire, il faut savoir se défendre et si, parfois, on peut utiliser la ruse (les singes savent se montrer particulièrement machiavéliques et d’une grande finesse dans les stratégies pour avoir accès à ce qui ne leur appartient pas !), il faut souvent faire peur, intimider, et si cela ne suffit pas, attaquer. Mais en soi, cette violence n’est pas choquante, elle est normale. Lorsque par contre un groupe de chimpanzés décide d’exterminer tous les mâles adultes de la communauté voisine, sans raison apparente, cela devient troublant et inquiétant, surtout parce que cela nous renvoie une image de nous-mêmes. Depuis toujours, l’homme mène des guerres pour conquérir le territoire de l’autre, tue parfois sans raison apparente, torture… Et lorsque les chimpanzés nous renvoient cette image de l’humanité, il y a de quoi se remettre en cause, s’interroger !

Comment la photographie animalière peut-elle aider la primatologie ?

Cyril Ruoso La photographie peut avoir différents objectifs. Dans certains cas, elle aide les scientifiques sur le terrain. Ainsi, au Congo, on identifie les gorilles venant dans les salines à l’aide de photos car souvent, ils sont trop éloignés pour différencier leurs visages à l’œil nu ou aux jumelles. Avec d’autres espèces nocturnes et difficiles à voir comme les tigres et les jaguars en Indonésie, ou les tapirs en Amérique du sud, on utilise beaucoup des pièges photographiques aujourd’hui. C’est l’aspect empreinte de la réalité. Un autre aspect consiste à sensibiliser le public, et c’est là que je situe mon travail. A travers une dimension de la photographie plus esthétique, artistique, on montre la beauté, la diversité, la fragilité du monde qui nous entoure pour mieux toucher le grand public, car c’est aussi et surtout lui à qui échoit la tâche de mieux vivre en harmonie dans son environnement, par une consommation moins prédatrice par exemple (éviter le bois tropical, surtout s’il n’est pas porteur du label FSC, car il provient de forêts où vivent les grands singes)… A travers ces photos, j’espère montrer aux gens que les singes ont des personnalités, qu’ils nous ressemblent mais aussi qu’ils sont menacés et qu’il devient urgent aujourd’hui de les protéger. Au-delà donc de mon travail esthétique sur un sujet qui me fascine depuis longtemps maintenant, mon objectif est donc de sensibiliser ici, en France mais aussi dans les pays où vivent les différentes espèces singes. Parce que mieux les connaître, c’est un premier pas pour mieux les respecter et les protéger.

« Tous nos projets visent à montrer la fragilité et la beauté du monde, à pointer du doigt l’importance de la biodiversité. »

La défense des singes est depuis quelques années incarnées par des personnalités, qui sont parvenues à sensibiliser le monde sur les menaces pesant notamment sur les grands singes. Où en est la situation    aujourd’hui ?

Emmanuelle Grundmann La situation est malheureusement assez dramatique pour beaucoup d’espèces, les grands singes en particulier. Leurs habitats se réduisent à une peau de chagrin du fait de la déforestation pour le bois tropical dont la France, l’Europe, les USA, la Chine et le Japon sont très gourmands. Beaucoup d’initiatives ont vu le jour depuis quelques décennies, face à cette situation et nous travaillons souvent avec ces associations, chercheurs, pour montrer leur travail et leur combat sur le terrain. Je pense par exemple à Claudine André qui lutte contre le braconnage et le trafic de bonobos en République démocratique du Congo, ou bien Aurélien Brûlé qui mène le même combat pour les gibbons en Indonésie… Aujourd’hui, la situation est critique et il faut une mobilisation à l’échelle mondiale pour espérer sauver les derniers grands singes par exemple, sans parler d’autres espèces de primates elles aussi très menacées. Les grands singes servent d’ambassadeurs dans ce combat et si on arrive à les sauver ainsi que leurs forêts, c’est toute une biodiversité qui le sera par la même occasion. Nous sommes impliqués dans diverses ONG qui œuvrent dans ce sens. En France, j’ai participé à la création de l’institut Jane Goodall pour la protection des grands singes. Cette primatologue est une pionnière à bien des égards et aujourd’hui. Elle a voué sa vie à la protection des grands singes. C’est son engagement que nous avons embrassé pour faire bouger les choses tant au niveau individuel que politique et institutionnel en France, en espérant que toutes ces initiatives permettront de sauver les dernières populations de grands singes ainsi que les forêts où ils vivent. Car il faut savoir que ces forêts permettent aussi à nombre de personnes de vivre, et on peut, en développant par exemple de l’écotourisme comme c’est le cas avec les gorilles de montagne, aider les communautés vivant autour à se développer. Protection de la nature rime aujourd’hui avec développement durable pour les communautés voisines !

Quels sont vos projets ? Quel autre combat souhaiteriez-vous mener ?

Emmanuelle Grundmann Tous nos projets, qu’ils soient sur les varans de Komodo, les hirondelles, les panthères des neiges… visent à montrer la fragilité et la beauté du monde, à pointer du doigt l’importance de la biodiversité. Non, l’homme n’est pas seul sur terre ! Avec la panthère des neiges, reportage pour lequel nous avons suivi une patrouille armée luttant contre le braconnage de ce sublime félin, nous avons entamé un travail encore plus engagé dans ce sens. Mais toujours, la protection des grands singes reste une priorité ! Aujourd’hui, je travaille sur la déforestation sous les tropiques, un sujet vaste et complexe. Nous sommes tous concernés, surtout en France, où 39% du bois tropical arrivant sur notre territoire est d’origine illégale (il provient par exemple de parcs nationaux). Malheureusement, la diversité des combats à mener est importante et il est encore loin le moment où nous pourrons vivre plus en harmonie avec notre environnement. Nous participons à cette prise de conscience globale, à la sensibilisation et en amenant une réflexion, des changements peut-être dans notre façon de voir la nature et de cohabiter avec elle.

 

 

 

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Auteur :izidon

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